TAÏ CHI – Les petits pois sont rouges

L’observation de la nature est une source d’enrichissement pour l’homme dans plein de domaines. Bien sûr, dans les arts martiaux chinois avec les animaux et les différents styles (de la grue, du tigre …) ou les noms de mouvements (les pas de singes, séparer la crinière du cheval, …) mais aussi en art, où le dessin d’observation d’après nature est très formateur. Largement pratiqué dans les écoles de dessin ou les cours municipaux, j’en garde d’ailleurs de bons souvenirs, notamment lors des séances avec un modèle nu (inutile de sourire) même si ce n’était pas facile au début. A la fois en raison de la nudité mais aussi des changements de pose rapide des modèles ou des raccourcis de perspective difficiles à reproduire sur une feuille.

Nous retrouvons aussi la nature sans le savoir dans notre quotidien comme avec la bande velcro, inspirée des plantes grimpantes qui s’agrippent à d’autres, ou dans des objets plus technologiques comme les ponts dont la structure recopie l’ossature des ailes d’oiseaux. Sans parler du design des voitures de sport et de l’aérodynamisme.

Ici, dans cet article, la nature qui sert de modèle est le poisson. Il m’évoque trois idées. Les deux premières trouvent leur source dans le taï chi chuan et la troisième vient de l’aïkido.

 chat et poissons rouges

Ohara Koson – Chat et bocal aux poissons rouges – 1931

Yves BLANC, qui aime raconter des histoires drôles ou qui lui sont arrivées (et l’un n’empêche pas l’autre, ses histoires personnelles sont souvent marrantes aussi, car il aime amuser les gens), a parfois raconté une anecdote sur le yin yang fish. Parfois seulement. Personnellement je l’ai entendue deux fois me semble t-il. Ce qui est rare, car il aime raconter plusieurs fois les mêmes histoires. Il s’en amuse d’ailleurs et le fait remarquer avec malice « je vous l’ai racontée déjà plusieurs fois, mais comme vous riez à chaque fois, soit vous êtes bon public soit vous oubliez vite.»).

Lors d’un cours, il commence à s’échauffer tranquillement les bras et à délier coudes, épaules et poignets en faisant un mouvement assez simple en apparence. Un geste qui rappelle celui que font les jeunes enfants lors de la comptine « meunier tu dors, ton moulin bat trop vite, ton moulin bat trop fort ». Vous voyez lequel ? Chaque avant bras tourne autour de l’autre, dans un mouvement continu. Ici, il y a une petite variante: la main commande le mouvement et chaque avant-bras s’enroule autour de l’autre à la manière d’un serpent ou d’un poisson. Ça fait plus chinois.
Pour les connaisseurs, on dirait que l’intention et la présence sont dans la main, jusqu’au bout des doigts. Il faut rajouter un détail pour bien le faire: les poignets doivent fléchir alternativement en position ronde puis creuse lors de l’enroulement.

Yves parle du signe yin yang et du petit cercle compris dans chaque partie du signe, qui peut évoquer un œil. Du coup, le signe yin yang s’apparente à la forme de deux poissons (un blanc et un noir) qui se tournent l’un autour de l’autre, comme il le faisait avec ses avant-bras. (nota bene: yin-yang fish est aussi le nom de la simple manœuvre). Pour plaisanter, il précise que c’est un exercice taoïste très ancien (en fait c’est un vrai exercice que Maître Chu lui a appris). Tout le monde a compris le trait d’humour sauf un monsieur qui vient le voir à la fin de la séance. Très intéressé par les relations entre les animaux et la religion qu’il pratique, il lui demande sérieusement combien de fois on doit tourner les avant-bras. A cet instant, Yves, cultivé, se souvient que les pratiquants de cette religion s’enroulent un cordon ou un tissu autour des avants bras lors de cérémonies. Embarrassé et pour ne pas le décevoir, il n’ose pas lui dire que c’est une blague, et l’homme, qui s’occupe d’une troupe de théâtre, l’invite à animer un stage pour ses comédiens, en lui demandant d’insister sur ce mouvement. Yves se montre réticent mais accepte.
Malheureusement, les comédiens n’ont pas eu envie de pratiquer le Taï Chi Chuan, comme Yves l’avait préssenti, et l’histoire s’est finie en queue de poisson. Quand à l’homme, il est à priori resté avec ses convictions et ses croyances.

Cette séance n’a pas eu lieu un premier avril …

La deuxième idée a été évoquée par Didier LE BOUCHER lors d’un de ses cours. Lors d’un exercice, face au partenaire, celui-ci nous saisit au poignet de manière symétrique (par exemple le poignet gauche saisit le poignet droit). Les avant-bras sont en position horizontale. L’objectif est de tourner en faisant lâcher prise au partenaire. L’idée est simple: si on tourne le centre et que l’avant-bras suit de manière globale, comme un bloc rigide tel un bout de bois, on ne peut pas bouger, le partenaire maintient la saisie sans difficulté (sauf bien sûr si on force comme un dingue mais là on n’est plus dans le taï chi, mais dans un rapport de force où le plus fort gagne). Par contre, si on met de la mobilité dans l’avant-bras au niveau du coude et de la main (on peut le formuler par l’avant-bras se déplace dans un cercle horizontal, ce qui est classique mais pas si facile à faire) alors le mouvement passe facilement, quelque soit la force du partenaire (sauf si c’est un bûcheron canadien …). Le rapport avec le poisson ? La sardine bien sûr !!
Non. Didier a simplement formulé qu’il suffit de regarder un poisson se déplacer ou changer de direction: il ne bouge pas de manière monobloc mais c’est la queue qui remue en premier et le mouvement se transmet le long du corps jusqu’à la tête. Il faut s’inspirer de cette image pour agir avec le bras. La tête et la queue du poisson deviennent selon le cas la main et le coude. Ce travail débouche sur autre chose, présent dans chaque mouvement: la notion de cercle, de levier et d’axe, de point fixe et de point libre (tantôt le coude, tantôt la main), et à plus long terme de plein et de vide, d’espace pour ceux d’entre nous qui se donneront la peine de creuser ce chemin. Le travail de levier est un travail très intéressant qui change la pratique. Ce n’est pas ici que je vais détailler tout ça (trop long et compliqué avec juste des mots) mais je vous conseille de vous y entraîner.

Enfin, la dernière idée m’a été soufflée en lisant un article sur le blog budoshugyosha.com. On y voit une vidéo de Maître SHIODA Gozo (1915-1994), un très grand dans le monde de l’aïkido. Il explique (en japonais, mais l’auteur du blog le parle parfaitement et l’a traduit) que sa source d’inspiration pour les Taisabaki (déplacements à 180 degrés) est le poisson rouge ! Et oui ! Il les a longtemps observés et s’est inspiré de leur réactivité et de leurs mouvements pour améliorer ses propres déplacements. Difficile à croire, ça fait même rire mais la vidéo le laisse apercevoir grâce à une superposition d’images. Et si on regarde son dos on remarque qu’il est très rapide, dans des déplacements circulaires. Aucun mouvement rectiligne, d’avant en arrière.
La nature a encore beaucoup à nous apprendre, si on prend soin de l’observer.
La prochaine fois, je parlerai peut-être de la coccinelle de Madagascar, elle a plein de secrets sur le souffle inversé à nous livrer.

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